INTERVIEW

À l’occasion de la sortie de son dernier film Paul-Anthony Mille s’est confié sur sa sensibilité artistique, les coulisses de son film et son engagement cinématographique. 

D’où est venu le projet des Charpentiers de Babel ?

De l’oeuvre de Bernanos et de ses personnages qui combattent un système qui les oppresse. Le personnage du père Gaston Froissard est prétexte pour parler d’un sujet qui touche au fond tout le monde. Il s’agit de la manière dont nos vocations intimes, personnelles et spirituelles sont aujourd’hui malmenées par un système devenu complètement fou.

Comment la production a t-elle commencée ?

Suite à la projection de mon deuxième film Laissons les morts engloutir les morts j’ai pu faire la rencontre de Michel Brière, aumônier des Beaux-Arts de Paris.

Après plusieurs discussions hors du temps mais profondément ancré dans les soucis de notre époque, le père Brière se dessinait à moi comme un personnage à la fois idéaliste, réformiste et visionnaire. Au fur et à mesure de nos discussions, un curieux mélange entre sa sagesse et mon envie d’en découdre avec ce monde plein d’injustice donna naissance au personnage du père Gaston Froissard.

L’Église vous a-t’elle soutenu dans ce projet ?

Bien évidemment, sans eux il n’y aurait pas eu ce film. L’Église, comme toute organisation politique est souvent très consciente d’elle-même et de ses erreurs. Le film traite des contradictions qu’il y a à l’intérieur de cette organisation millénaire.

Le père Froissard cherche les racines de l’Eglise, s’échapper du dogme, retrouver la foi ancestrale de ses pères. C’est une métaphore universelle car tout le monde aujourd’hui veut retourner à quelque chose de plus simple et d’essentiel, sinon le monde et ses habitants iront à leur perte …

Pourquoi Jonathan Pineau-Bonetti ?

Je ne voulais surtout pas d’un prêtre qui transpire le cléricalisme. Le père Brière me racontait la vie des prêtres ouvriers dans les années soixante, leur engagement et leur radicalité, il y avait là tout un paysage catholique d’une grande diversité qui s’est évidement gentrifié depuis un siècle. J’ai donc très vite pensé à Jonathan, anti-clérical, communiste engagé et anti-capitaliste, il porte en lui une révolte. Il est pour moi la véritable incarnation de ce que devrait être l’engagement des prêtres d’aujourd’hui, à l’image de la figure du Christ : Un véritable anarchiste.

Gaston Froissard n’aime pas le monde moderne apparement ?

Il est moins sévère que cela. Il tente de s’intégrer, de jouer le jeu, mais ça ne semble pas coller. Il côtoie sa sœur et son entourage Parisien qui ont des aspirations très éloignées de ses pré-occupations spirituelles. De manière quasi absurde ils comblent leur absence spirituelle par des week-ends à la campagne qu’ils ritualisent comme les premières cérémonies païennes. Pour Gaston, ce monde moderne s’est égaré, il est revenu à quelque chose de primitif, ancestral mais complètement auto-centré et narcissique. C’est un dialogue complexe qui opère à l’intérieur de Gaston entre le monde moderne et les traditions qui évidemment est plein de contradictions.

Les Charpentiers de Babel est donc un film militant ?

C’est un hymne d’amour au militantisme ! Je reste persuadé que l’avenir du cinéma ne se fera que s’il reste engagé et militant. C’est ce qui le différenciera de tous les autres arts audiovisuels. Ce sera la condition sine qua non pour que les auteurs se mettent à faire du cinéma. Le cinéma devra regagner sa légitimité par sa radicalité, et cela correspond aux besoins de de notre siècle. 

Radicalité spirituelle, cela semble dangereux non ?

Absolument pas et c’est un des sujets important des Charpentiers de Babel.

Ce qui est ennuyeux c’est le prosélytisme, or Gaston Froissard croise certains personnages aux envies d’évangélisation, et on se rend vite compte que ce sont des intentions politiques et non spirituelles qui guident ces personnages. Leur foi est devenu un sentiment tiède ou désespéré. 

Or la foi, comme le dit le Curé au début du film est une flamme ardente qui a besoin aujourd’hui d’être re-animée, c’est quelque chose qui sommeille en nous tous et ce n’est qu’en faisant des choix radicaux dans la vie modernisée et aseptisée qu’on peut y accéder.